Quand la littérature inspire des morceaux mythiques

Certains sont des poètes, avant d’être des auteurs-compositeurs-interprètes. D’autres sont des écrivains qui auraient pu être de brillants paroliers. Si la distinction entre musique et littérature est parfois ténue, il ne fait nul doute que les deux disciplines ne cessent de s’inspirer mutuellement. Voici quelques exemples de chansons mythiques qui puisent leurs inspirations de la littérature. 

 

L’histoire de Melody Nelson - Serge Gainsbourg 

Parue il y a plus de cinquante ans, l’histoire de Melody Nelson figure aujourd’hui parmi les disques cultes de Serge Gainsbourg. Il s’agit-là du premier album concept de l’artiste, construit comme un récit autour du personnage féminin de Melody Nelson. Décrit par la presse comme le “premier vrai poème symphonique de l'âge pop”, cet album, qui inspira de nombreux artistes (Air, Lenny Kravitz, Portishead, Beck, Sean Lennon...), s’inspire lui-même du fameux Lolita de Vladimir Nabokov. Du livre, Gainsbourg dira : “c’est un poème que je voulais mettre en musique parce que je trouvais que c’était tellement moderne par sa forme.” 

Fun fact : à sa sortie, l’échec commercial du disque est cuisant. Ce dernier finit tout de même par devenir disque d’or, au bout d’une douzaine d’années. 

Martin Eden - Nekfeu

Publié en 1909, Martin Eden de Jack London est l’histoire de Martin, un jeune marin d’origine ouvrière souhaitant améliorer sa condition, pour gagner le coeur d’une femme. Grâce à un travail acharné de plusieurs mois, le héros parvient à réduire le gouffre qui le sépare de sa bien aimée. Il se destine alors au métier d’écrivain, mais se heurte au mépris de sa classe et des éditeurs. Mais du jour au lendemain, suite à la publication d’un article polémique, Martin devient célèbre. Les revues qui se moquaient autrefois de ses textes se mettent alors à l’encenser. Désenchanté par ces faux-semblants, Martin décide de s’exiler et finit par se donner la mort. 

Dans sa chanson Martin Eden, le rappeur Nekfeu établit une analogie entre le héros désabusé et lui, en disant “Plus je monte et plus je m'identifie à Martin Eden”. Une idée qu’on comprend aisément car, dans plusieurs de ses chansons, Nekfeu fait référence aux personnes et labels qui n’ont pas cru en lui à ses débuts, en dénonçant notamment l’hypocrisie dont certains ont fait preuve à son égard depuis son succès. 

Bob Dylan et la Beat Generation

De tous les auteurs de génie qui ont marqué les sixties (Lennon, Bowie…), Bob Dylan reste, de loin, le plus littéraire. Voire même, disons-le, le poète le plus illustre. Et pour cause, Dylan puise son inspiration dans les oeuvres de Rimbaud, mais aussi des auteurs de la Beat Generation - un mouvement littéraire américain né dans les 50’s, dont fait partie Jack Kerouac.  

Selon le musicologue Claude-Marin Herbert, "Kerouac a joué le rôle de détonateur dans la carrière de Dylan, notamment le livre "Les Clochards Célestes". On peut d’ailleurs retrouver dans les textes de Dylan des pratiques d’écriture propres au mouvement beat (logorrhées, chorus jazz, surréalisme…). Quant aux thèmes des chansons, ils rappellent les sujets évoqués par les écrivains beats : politique, sexe, drogues… L’une des chansons les plus évocatrices : Desolution Row. 

La Porte Bonheur - Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf 

Alice au pays des merveilles, de Lewis Carol, est connu pour avoir stimulé l’imagination de nombreux artistes. Serge Gainsbourg dans Variations sur Marilou, The Beatles et I Am the Walrus… Et, surtout, Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf ! Les deux artistes, aux univers résolument différents, livrent une relecture à la fois jazzy et poétique du célèbre roman, avec leur album concept Au pays d’Alice, sorti en 2014. Leur objectif : se réapproprier à leur façon les 12 chapitres du célèbre livre pour raconter une nouvelle version des "Aventures d'Alice au pays des merveilles", à travers le prisme du XXIᵉ siècle. 

2+2=5 - Radiohead

2+2=5, un titre énigmatique, un poil illogique ? Il s’agit surtout d’un clin d’oeil subtil à l’incontournable roman 1984 de George Orwell. Dans ce roman, le monde est divisé en trois états autoritaires (Océania, Estasia et Eurasia), régis par le mensonge et la violence. 

Dans cet univers dystopique, on réécrit l’Histoire allégrement pour mieux véhiculer les idées du Parti Unique. Le roman s’achève par la démolition de l’humanité du héros Winston Smith, qui, dépourvu de toute liberté de pensée, affirme que 2 et 2 font 5. 

2+2=5 n’est pas le seul morceau de Radiohead à faire allusion à 1984. Dans l’hymne légendaire Karma Police, cette Karma Police fait également référence à la Police de la Pensée régnant sur Océania. L’objectif, pour Radiohead ? Dénoncer la surveillance de masse qui sévit à l’Ère du Big Brother.

Black Cyrano de Bergerac (interlude) - Oxmo Puccino

« C'est un roc ! … c'est un pic ! … c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ? … C'est une péninsule ! ». Comment oublier cette célèbre réplique, tirée de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand ?

Replaçons la scène dans son contexte. Nous sommes à l’acte I (scène IV). Cyrano de Bergerac est provoqué par le vicomte de Valvert, qui se moque de son nez, d’une bien plate manière. Doté d’un grand sens de l’autodérision et d’un talent oratoire certain, Cyrano se lance alors dans une tirade mythique, soulignant par vingt exemples différents comment on pourrait se moquer de son nez, en usant d’un peu plus d’esprit. À l’issue de la tirade, le vicomte de Valvert est ridiculisé. Manquant de répartie, il ne trouve à rétorquer que de lâches insultes à Cyrano. Le héros vient alors de triompher face à son adversaire, non pas en maniant l’épée (un réflexe, à l’époque), mais en maniant le verbe. 

Cette joute verbale incarne, selon Oxmo Puccino lui-même, l’essence du rap. Car au théâtre, comme pour les rappeurs, il s’agit de mettre sa voix et sa performance scénique au service d’un texte. Et c’est justement par les mots que Cyrano triomphe face à la violence et l’ignorance. 

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